Analyse critique

Publié le par Monsieur Klein

http://renaudfavier.files.wordpress.com/2011/05/01422152-photo-monsieur-klein.jpgLe spectateur pourrait voir dans Mr Klein un énième film sur l’occupation. Il pourrait à l’avance refuser cette exploration labyrinthique de l’identité… las des théories freudiennes, lacaniennes et surtout kafkaïenne… Mais balayer Mr Klein serait sans doute renoncer à une aventure cinématographique et humaine unique dont il est permis de dire qu’on ne ressort pas indemne. En lice pour la palme d’or à Cannes en 1976, récompensé du César la même année, le metteur en scène américain Joseph Losey réalise avec Mr Klein un film plongeant le spectateur dans les méandres identitaires de Mr Klein (Alain Delon), marchand d’art cynique et indifférent, indifférent aux autres, indifférent au sort des familles juives persécutées par l’administration de Vichy en cette année 1942… Comme l’écrivait Joseph Losey, « le thème de Mr Klein, c’est l’indifférence, l’inhumanité de l’homme envers l’homme… ». Mais à cette description de l’indifférence clinique vient se greffer magistralement le conflit identitaire dans lequel se retrouve enserré malgré lui Mr Klein. La scène liminaire du film, où une femme juive subit un examen médical dégradant pour évaluer son degré de judaïté, introduit ce leitmotiv de la perte de l’identité qui traversera tout le film et étranglera  peu à peu le protagoniste… Les personnages de Losey se font les réceptacles d’une violence folle qui les perdra inexorablement… Mr Klein, d’un homme froid et calculateur, se transforme en une bête craintive, irascible et affolée, dont les fragiles repères se délitent au fur et à mesure que progresse la trame de l’histoire… On retrouve dans Mr Klein des aspirations à unhttp://www.cinemotions.com/data/films/0024/76/2/photo-Mr--Klein-1976-8.jpg cinéma naturaliste, empreint de l’image pulsion… Du moment où les Informations juives sont glissées sous sa porte, Robert Klein se retrouve prisonnier d’une spirale infernale qui le confrontera aux suspicions croissantes de la machine infernale de Vichy… Tel Joseph K, le protagoniste du Procès de Kafka, Mr Klein se retrouve pris au piège d’une justice absurde et arbitraire…Niant d’abord avec force sa « culpabilité » (« Je crois à la justice » , « je crois aux institutions de mon pays »), Mr Klein en vient à douter de lui, de ses origines de « bon français catholique depuis Louis XIV, pour ultimement se convaincre de la réalité de son procès en se laissant happer par le couloir de la mort lors de la rafle du Vel D’Hiv…Et l’on pourrait multiplier les références… Comment ne pas voir en Mr Klein un clin d’œil au roman d’Arthur Miller, Focus, dans lequel un américain moyen, pris à tort pour un juif et traqué par le KKK, finit par se confondre lui-même avec ce juif qu’il n’est pas… Le fond est le même, mais les procédés cinématographiques sont justement convoqués pour faire de Mr Klein un traitement unique de la confusion identitaire… Les gros-plans sur le visage de Mr Klein (la scène du coup de téléphone muet) sont convoqués avec justesse pour mettre en exergue le dilemme d’un homme confronté à un destin implacable qu’il n’a pas choisi… Le gris, tonalité dominante dont le film de ne se départ pas, contribue à donner un aspect spectral au film… tandis que Robert Klein court après des fantômes… après son fantôme, son double, Mr Klein-bis, dont la réalité elle-même n’est attestée qu’à la fin du film, au cours d’un appel téléphonique mettant pour la première fois en relation les deux hommes… Les fantômes sont partout dans Mr Klein. Les morts ressuscitent et viennent hanter les vivants… Mr Klein-bis n’a pas péri dans un accident de voiture… Les coïncidences troublantes entre Mr Klein et son pseudo double se multiplient (la présence de Moby Dick dans l’appartement de http://www.sensesofcinema.com/wp-content/uploads/2010/05/klein.jpegMr-Klein bis, le chien loup ressemblant étrangement à celui de Mr Klein bis qui se prend d’affection pour Mr Klein-Delon…) Robert Klein entreprend une enquête destructrice qui l’amènera à se confronter à l’implacable système bureaucratique de Vichy filmé avec une froideur technique d’un réalisme glaçant. Les bruits sont très peu convoqués, la musique est rare, le volume est faible ; l’atmosphère de Mr Klein est une atmosphère pesante, oppressante, qui confère à chaque élément perturbateur une importance accrue et décisive… Les zones d’ombres participent de la création d’une prison mentale qui plonge le spectateur autant que Mr Klein dans un délire psychologique où la réalité  évanescente se dérobe un peu plus à chaque minute… A l’image de cette botte de la maîtresse de Mr Klein-bis qui mènera Mr Klein à une invisible Cathy, une chimérique Françoise et à une fantomatique Isabelle… La scène où Robert Klein cède mécaniquement à sa pulsion en se rendant au château après la lecture d’une invitation adressée à Mr Klein-bis est centrale : le château, hors de temps, hors de l’espace, semble le lieu d’une comédie fantastique… Le mystère y est total : les amis de Klein-bis qui accueillent Klein-Delon sont-ils des conspirateurs ? Qui se cache réellement derrière le visage sensuel et mystérieux de Florence ? Ne peut-on voir dans ce château aux multiples passages dérobés une métaphore du labyrinthe psychologique sans issue dans lequel se retrouve enserré Mr Klein ? Un château aux accents terriblement kafkaïens… Le château existe-t-il réellement ? Le personnage de Kafka, K, à l’instar de Mr Klein, en se confrontant à l’absurdité du monde, se perd dans un dédale infini d’interrogations sans réponse, aux confins du  cauchemar et de la réalité… Les personnages autour de Mr Klein se dédoublent dans un univers imprégné de duplicité : Qui esthttp://image.toutlecine.com/photos/m/o/n/monsieur-klein-1976-09-g.jpg véritablement Pierre ? Est-il seulement cet ami avocat qui vise à protéger Mr Klein ? Ne cherche-t-il pas à profiter d’une certaine manière de la situation ? L’image du double est récurrent... Le conflit est total lors de la scène dans le bar où près qu’on ait appelé Mr Klein-bis, Mr Klein-Delon, après avoir tenté l’indifférence, se précipite finalement au comptoir pour dire que oui, il est Mr Klein… et se retrouve plongé dans l’image que lui reflète le miroir comme une mise en abime de sa propre duplicité… Lui qui apprend qu’il existe une branche juive de la famille Klein en Hollande… Et finalement, cet homme froid, calculateur, avide qu’est le marchand d’art Mr Klein, n’est-il pas la caricature presque trop caricaturale du juif dont  les quotidiens antisémites se régalent ? Et la confusion est portée à son paroxysme dans la scène de la rafle finale... Alors que les autorités lui ont fourni les certificats tant exigés, Mr Klein-Delon est irrésistiblement entraîné dans la masse des juifs quand résonne dans le haut parleur le nom de Mr Klein… L’image du tunnel, présente dans la toute première scène du film quand la femme juive examinée sort de chez le médecin, est reconvoquée… Le tunnel, noir, terriblement noir, métaphore ultime d’un Mr Klein qui, happé par son désespoir, déchiré par son désir de connaître des questions insolubles, se laisse enfermer dans les griffes de la mort… La rencontre finale avec l’homme juif à qui il avait acheté initialement un tableau scelle cette  boucle infernale qui caractérise la fulgurante perdition de Mr Klein. Le subtil jeu de clair-obscur, symbole d’une descente aux enfers infernale, se fait l’écho du drame intérieur de Mr Klein, tandis que résonne en fond l’échange l’initial au cours duquel Mr Klein se joue de la situation désespérée d’un juif… Le sublime est proche ; dans Mr Klein, les bourreaux se transforment en victimes expiatoires. 

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