La scène finale (La rafle du Vel d'Hiv)

Publié le par Monsieur Klein

Dans la scène finale, celle de la rafle du Vel d’Hiv, s’exprime pleinement l’esthétique – et d’une certaine manière l’éthique – naturaliste de Joseph Losey, à travers le refus absolu du mélodrame ou de la spectacularisation. Conclusion magistrale et terrible qui justifie l’absence de grands effets de mise en scène, techniques ou esthétiques, et fait paradoxalement de cette absence, de cette banalité feinte, de ce faux-académisme, un choix esthétique en soi, d’une grande justesse et d’une grande pudeur. C’était d’ailleurs la seule solution de mise-en-scène moralement acceptable, et l’appréhension que l’on peut éprouver en sentant l’évènement arriver devant la question « Comment Losey va-t-il s’en tirer ? », cette appréhension est plus que soulagée à la vision de cette séquence à la fois extrêmement attendu et complètement déconcertante.


La scène commence avec un gros plan sur le visage de Robert Klein ouvrant les volets de son appartement. La surprise est totale : alors que son homonyme a été finalement arrêté et que l’on aurait pu croire le malentendu administratif réglé, voici deux agents de police française qui se dressent inévitables sur le perron, lui demandant de les suivre. Le mystère est donc total, kafkaïen au possible : il n’y a pas d’explication, l’explication n’existe pas. Tous les repères rationnels de la réalité sont abolis et laissent la place à un cauchemar tout bonnement irrationnel, où tout n’est que pure contingence, où la coïncidence et le hasard l’emportent sur la vraisemblance et la logique. Klein aura beau tenté de se faire passer pour quelqu’un d’autre (un certain Robert de Guigny…), de la voix mielleuse du lâche confiant (mais d’un lâche que nous pourrions tous être), rien n’y fait.

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Une voiture l’amène droit vers l’un des nombreux bus (plan d’ensemble pris au grand-angle et surplombant la place presque paisible) où s’entassent déjà la foule des raflés – et cette foule frappe par son calme, sa discipline, son angoisse dissimulée face à ce qu’ils essaient vainement de croire être de l’incompréhension. Ce qu’il se passe ? En réalité, tous ne le comprennent que trop bien.

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Le plan suivant, caméra à l’épaule, suit Robert Klein longeant le bus pour monter à l’arrière, le regard bas, sous le regard de Juifs à l’étoile rendu noir, pesant, par la terreur. C’est là pour Klein la première étape d’un sentiment que révèlera la séquence dans son entier : la culpabilité.

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« Où pensez-vous qu’ils nous emmènent ? – Je n’en sais rien. (Silence) – Mais il n’y a pas lieu de s’inquiéter… Pas vrai ? C’est pour une vérification. – Je n’en sais rien ! – Parce que le bruit courrait qu’ils veulent nous remettre aux Boches, nous envoyer en Allemagne. Mais ce n’est pas possible. La police française ne ferait jamais ça. »

Et comme Klein ne répond toujours pas : « Vous ne me croyez pas ? – Ecoutez : moi je ne sais rien, je ne peux rien savoir. Je n’ai rien à voir dans tout ça ! Je… »

Mais il s’interrompt brutalement, comprenant soudain l’horreur de ce qu’il allait dire. Continuer, ce serait se faire le complice de ce qui se prépare. Le cinéaste condamne ici terriblement ce qui fut le comportement de la grande majorité des français sous l’occupation : l’hypocrisie et la lâcheté de l’indifférence. Ce discours qui aurait pu paraître particulièrement déplacé de la part d’un américain tel que Losey trouve dans ce dialogue toute sa justesse. Le sentiment d’amertume qu’il laisse chez le spectateur est, là encore, terrible, surtout après la conclusion désespérée de la femme : « Je vous demande pardon. » Et Losey de faire durer le silence et le malaise qui s’ensuivent, tandis que le bus continue inexorablement sa route.

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Une place de marché. De bons français s’y affairent, autant de « Monsieur Klein » au milieu desquels passe le bus indifférent, dans la plus grande banalité, autant de ces gens que nous savons pouvoir être, pour qui le rationnement est déjà une assez grande source d’inquiétudes.

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Nous pénétrons alors dans l’enceinte du Vel d’Hiv avec la file des bus par un long travelling panoté, pour découvrir toujours dans le même mouvement de caméra la multitude des raflés, parqués comme des bêtes sur les gradins des tribunes grillagées qui n’en finissent pas de se prolonger, et semblant presque – ironie lugubre – observer une compétition sportive… Il est indéniable que le sens du mouvement de caméra (de la droite vers la gauche) insiste lui-aussi par l’impression antinaturelle qu’il dégage sur la longueur du plan et la pénibilité de son contenu. Car le défilé des bus cache à peine, par intermittence, l’arrivée d’une troupe de jeunes enfants en rang. Aucune musique.

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Nul allemand tout au long de la séquence. Comme dans le cauchemar kafkaïen, la source du mal est impersonnelle. C’est un Etat, c’est un système juridique, c’est une idéologie. Et l’individu ressort broyé par ce monstre sans visage, ou plutôt ce monstre aux visages innombrables, tel la créature représentée sur le frontispice de la première édition du Léviathan de Hobbes, idole des totalitarismes… Ces visages multiples, ce sont les nombreux maillons de cette chaîne que constituent la dépersonnalisation, la bureaucratisation, en somme la déresponsabilisation du crime de masse, et qui trouvent leur grande excuse dans la division du travail. Si le système est un monstre, eux sont des êtres humains : ce sont ces policiers français, ces hommes qui ont une famille, des gosses à nourrir, qui ne « collaborent » pas mais obéissent simplement aux ordres, à la hiérarchie, au système, quoi.

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Robert Klein descend à son tour du bus. Cris, pleurs, hurlements. Les enfants sont séparés de leurs parents, les épouses de leurs maris. Pas par cruauté, non. Simplement parce qu’un raflé, ça se range par ordre alphabétique. Caméra à l’épaule encore une fois (ce même geste naturaliste que chez un Pasolini, dont le style, bizarrement, n’est ici plus très loin, et qui donne cette matérialité presque palpable à l’image), un panoramique dévoile les visages des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, captant ça et là, subrepticement, un regard caméra qui porte au ventre un coup d’autant plus violent qu’il est bref.

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Plongée d’ensemble sur Robert Klein, égaré au milieu d’une marée d’anonymes, à contre-courant… Un haut-parleur égrène des noms de sa voix mécanique : José Macias, Moïse Goldman, Max Goldenberg… Robert Klein. Moment de flottement… Robert Klein. Quel Robert Klein ? Robert Klein le Juif résistant arrêté à juste titre, ou Robert Klein arrêté par mégarde ? Mais y a-t-il encore de l’importance ?

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Un homme de dos lève la main et se dirige vers l’endroit d’où émane l’appel. Alain Delon se jette alors à sa poursuite, tentant avec difficulté de se frayer un chemin parmi cette mer humaine.

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Pierre l’avocat est là, pourtant, qui lui tend les certificats tant recherchés, ceux qui prouveront son innocence. Robert lève un bras pour les saisir au passage, mais la marée l’emporte, il ne peut plus faire demi-tour… Ou bien le peut-il sans le vouloir ? « Je reviens ! » crie-t-il.

Il ne reviendra pas.

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Quant à savoir pourquoi il se laisse embarquer aussi facilement dans le wagon de déportés, le mystère reste entier… Volonté de parler à cet autre Monsieur Klein dont il ne sait rien ? Concours malheureux de circonstances ? Ou bien désir de se laver enfin de ces vices, tellement humains, que sont la lâcheté, l’hypocrisie, et la culpabilité ?…

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